Pour une écologie du numérique

Le numérique ne saurait être simplement considéré comme une collection d’outils. Le numérique est un saut technologique qui entraîne une transformation en profondeur de la société (relations humaines, circulation de l’information, influence, gouvernance et contrôle, mode de travail et de consommation et donc habitat et transport, consommation et gestion énergétique…). Un projet de société doit donc intégrer la problématique numérique en tant que telle, ainsi que prendre en compte son impact transversal dans l’ensemble des thématiques sociétales. Nous livrons ici quelques réflexions pour la mise en place d’une transition numérique respectueuse des citoyens.

Pour atteindre cet objectif, l’une des conditions est d’utiliser des logiciels libres, des formats de données ouverts et des services Internet éthiques. Rappelons ici quelques uns des avantages combinés qu’ils apportent :

  • Accessibles à tous, du particulier sans ressources aux plus grandes entreprises.
  • Protection de la vie privée, des données personnelles et professionnelles.
  • Interopérabilité des logiciels et portabilité des données, pérennité des données.
  • Sécurité des systèmes. Transparence du fonctionnement.
  • Possibilité d’auto-hébergement pour garder le contrôle complet des processus et des données.
  • Possibilité d’adapter les logiciels aux usages particuliers, et de faire bénéficier les autres utilisateurs des ajouts et améliorations.

Sommaire

  1. Démocratie
  2. Éducation
  3. Formation
  4. Énergie et climat

1. Démocratie et enjeux numériques

Centralisation et monopoles

L’Internet a pris une place incontournable dans nos vies. Les effets de réseaux et des rachats capitalistiques ont permis l’émergence d’une poignée de plateformes, qui sont devenues des quasi-monopoles, chacune dans leur domaine (recherche web, cartographie, réseau sociaux, communications électroniques, vente en ligne, divertissement en ligne…).

Cette concentration des services en ligne produit une concentration de pouvoirs. Particulièrement d’un pouvoir d’influence de l’opinion et de censure, au main d’un petit groupe d’entreprises privées. À l’échelle planétaire.
Elle produit aussi une uniformisation des représentations et de ce qu’il est autorisé de dire ou de montrer.

Ce pouvoir produit une dissymétrie dans la relation de l’éditeur de la plateforme, non seulement vis-à-vis de ses utilisateurs, mais aussi vis-à-vis des gouvernements, particulièrement dans le domaine fiscal.

→ Proposition d’action : que les organisations évitent le plus possible d’utiliser elles-mêmes ces services, tant dans leur fonctionnement interne que dans leurs interactions avec le public. Qu’elles choisissent en priorité des services locaux et éthiques.

Exploitation de la vie privée et de l’attention

Le modèle économique de ces plateformes est la monétisation des données personnelles des utilisateurs individuels, à des fins publicitaires (c’est à dire d’influence). La collecte massive et ciblée de données, leurs échanges et recoupements, et leur traitement à grande échelle et en temps réel, permet à cette influence d’être d’une grande efficacité et permet même une certaine prédiction des comportements.

Ce modèle économique pousse donc les plateformes à être le plus intrusives possible pour recueillir les informations les plus nombreuses et les plus personnelles.

Ce modèle économique requiert que l’utilisateur passe le plus de temps possible sur la plateforme. Tout à la fois pour l’exposer à des messages publicitaires et pour recueillir le maximum d’information sur lui au travers de ses interactions avec les contenus proposés.
On l’appelle donc « économie de l’attention ».
Des techniques ayant des effets psychologiques sont introduites dans l’apparence et le fonctionnement des applications. Ce qui a pour effet pervers l’addiction, notamment aux réseaux sociaux.
La captation de l’attention se fait en privilégiant les contenus polémiques et en enfermant l’utilisateur dans une « bulle de filtre » où tout ce qu’il voit le conforte dans ses opinions.
Il a été montré que les algorithmes de sélection des contenus favorisent les fausses nouvelles et les contenus haineux.

→ Proposition d’action : mettre en place des programmes de formation au numérique qui intègrent ces problématiques. Soutenir les entreprises locales qui proposent des services décentralisés et respectueux des données des utilisateurs ou qui aident les utilisateurs à migrer vers de tels services.

Technologies de surveillance

Les nouvelles technologies couplées à la centralisation des données chez un petit nombre d’opérateurs de plateformes, permettent un degré de surveillance de la population inédit.
La reconnaissance faciale est l’une de ces technologies. Elle peut permettre le suivi en temps réel de toute personne présente dans l’espace public.
La tentation est très forte pour les autorités d’utiliser ces possibilités pour contrôler les citoyens, dans le but d’« assurer la sécurité ».

Insensiblement une société du contrôle total, c’est à dire une société totalitaire, peut se mettre en place. C’est déjà le cas en Chine – lire par exemple : reporterre.net/Le-totalitarisme-numerique-de-la-Chine-menace-toute-la-planete -, et il n’est pas à exclure que les mêmes technologies produisent les mêmes effet dans notre pays.

La surveillance a aussi un effet conformant sur les individus, ce qui amène le « refroidissement social », une incapacité de la société à évoluer et à s’adapter. Voir la page socialcooling.com/fr.

→ Proposition d’action : ne pas favoriser l’emploi de la reconnaissance faciale et d’autres technologies intrusives.

2. Éducation et enjeux numériques

Au début est l’éducation

L’éducation des enfants est le meilleur moyen de leur transmettre des habitudes qu’ils seront plus enclins à conserver par la suite. Les GAFAM l’ont bien compris, c’est pourquoi ils investissent massivement le système scolaire en « offrant » des licences logicielles gratuites pour les élèves et les enseignants, et même parfois du matériel gratuit pour les classes (tablettes notamment). Comme on dit chez les dealers : « la première dose est gratuite ».

Ainsi par exemple, l’école n’apprendra pas aux élèves à se servir d’un traitement de texte, mais à se servir de Word®. L’existence d’alternatives restera ignorée des élèves (comme elle l’est probablement de la majorité des enseignants).
L’équipement des classes a aussi un impact sur l’équipement des familles, les élèves souhaitant retrouver à domicile les mêmes logiciels qu’à l’école.

Pour les GAFAM, le but est de couper l’herbe sous les pieds des logiciels libres (gratuits eux aussi, mais pour tout le monde).

S’il est un lieu où précisément les logiciels libres devraient avoir toute la place c’est bien dans la classe. D’abord pour assurer que les données des élèves, des enseignants et de l’établissement ne soient pas captées à des fins commerciales. Ensuite pour assurer une neutralité vis-à-vis des marques. Et bien sûr pour les valeurs qui y sont associées : liberté d’usage, partage, accessibilité à tous.

Les autorités se comportent souvent comme s’il n’existait pas d’alternatives aux logiciels privateurs [de liberté]. Or tout au contraire, non seulement des alternatives de très grande qualité existent pour les fonctions courantes, avec des interfaces adaptables pour les enfants (système d’exploitation GNU/Linux, suite bureautique LibreOffice) mais il existe quantité de logiciels pédagogiques libres.
Par ailleurs il existe aussi des solutions intégrées libres pour l’infrastructure des écoles (serveurs).

Les choix de matériel et de logiciels interviennent à tous les niveaux administratifs : Ministère, Rectorats, Mairies, Établissements scolaires.

→ Proposition d’action : définir une politique d’équipement des établissements scolaires en logiciels libres, et donner des incitations pour les Mairies (informations, budget, formations…).
→ Proposition d’action : distribuer aux élèves une clé USB avec une sélection de logiciels libres à installer sur leur ordinateur personnel (et ceux de leur famille).
→ Proposition d’action : acquérir pour les élèves des manuels scolaires disponibles sous licence libre.

L’évaluation numérique des élèves

Les élèves sont évalués grâce à des logiciels dont les données sont hébergées chez les GAFAM. Dès lors, comment s’assurer qu’un jour ces données très sensibles ne seront pas utilisées à des fins commerciales ?

Pour approfondir

3. Formation et enjeux numériques

Formation aux outils numériques

Lutte contre l’illectronisme

La numérisation des procédures administratives impose une mise à niveau et un accompagnement des personnes, afin de lutter contre la création d’inégalités supplémentaires.
Les premiers pas des personnes qui entrent dans le numérique vont déterminer l’écosystème dans lequel elles vont se retrouver.

L’insuffisance de l’action publique permet à des multinationales (les GAFAM) d’occuper le terrain en offrant leurs services. Les personnes qui se dirigent vers cette offre seront alors piégées dans l’écosystème de cette multinationale.

→ Proposition d’action : prise en charge accrue et directe de l’action d’accompagnement au numérique par les collectivités territoriales.

Lorsqu’elle existe, l’offre de formation et d’accompagnement publique peut elle aussi orienter les personnes vers les outils des multinationales si les formateurs ne sont pas conscients des enjeux et ne sont pas formés à l’usage des outils libres et éthiques.
De plus la formation numérique ne saurait se limiter à une formation à l’utilisation d’outils numériques. Elle doit s’accompagner d’une formation aux enjeux du numériques (protection de la vie privée, tri de l’information, sécurité des appareils et des comptes, etc.)

→ Proposition d’action : former les formateurs aux enjeux du numérique et à l’utilisation d’outils libres et éthiques.

Formation professionnelle

Les outils numériques étant omniprésents dans le monde professionnel, les formations incluent nécessairement la prise en main de tels outils. Si le contenu des formations se limite aux outils les plus répandus dans les entreprises (outils des acteurs dominants du marché) cela constitue un frein pour les entreprises qui souhaitent évoluer pour adopter des alternatives libres, puisqu’elles trouveront difficilement des employés qui les maîtrisent.
Or nombre d’entreprises auraient intérêt à adopter des alternatives, notamment pour des questions de sécurité et de confidentialité de leurs données, ainsi que d’économies (coût des licences logicielles). Rencontrer de nouveaux employés formés à ces alternatives leur donnerait les moyens d’évoluer.
La formation ne peut se contenter de s’adapter à l’existant, elle est moteur de changement. La priorité devrait être donnée aux outils libres, quitte à être complétée par d’autres outils ensuite.

D’autre part la tendance à la migration des applications des entreprises vers l’Internet (le « cloud ») – qui s’applique à un nombre croissant de domaines : vente, communication externe et interne, stockage d’informations, gestion… – porte un risque accru de dépendance vis-à-vis des multinationales (GAFAM) dont les services sont adoptés, faute de recul et de connaissance des alternatives libres.

→ Proposition d’action : inciter à l’introduction dans les formations aux outils numériques de la présentation et de la formation à des outils professionnels libres et éthiques. Ainsi qu’une réflexion sur les enjeux de la transformation numérique.

Outils numériques pour la formation

De plus en plus les formations utilisent des outils numériques, que ce soit pour la formation à distance ou la formation sur site. Cela va des outils de présentation des contenus à l’évaluation.

Certains des outils utilisés pour les formations sont aussi des outils qui sont utilisables à titre personnel ou professionnel par les stagiaires (visioconférence, messagerie, bureautique, etc.). Les choix effectués par les formateurs seront autant d’incitation pour les stagiaires à utiliser les mêmes outils. Ce choix a donc un impact au delà de leur utilisation pour la formation.

De plus l’utilisation d’outils non libres pour l’évaluation porte le risque de transmettre aux éditeurs de ces outils les informations confidentielles que constituent les résultats des stagiaires.

→ Proposition d’action : équiper les centres de formation d’outils libres. S’assurer que les sites web et les services de formation en ligne (MOOC) mis en place par les organisations n’utilisent que des outils libres et respectueux des données personnelles des utilisateurs.

4. Énergie, climat et enjeux numériques

La consommation énergétique du numérique

Selon l’ADEME (www.ademe.fr/face-cachee-numerique), les émissions de gaz à effet de serre du numérique (4 % des émissions mondiales, en très forte croissance) se répartissent à peu près également entre les équipements des consommateurs et les serveurs de données (data centers). Cela prend en compte non seulement l’utilisation des appareils et de l’Internet, mais également la fabrication des appareils.

À l’usage

L’essentiel de la sur-consommation d’énergie liée à l’usage d’Internet, est liée au modèle économique des grandes plateformes. En effet ce modèle économique dit « économie de l’attention » repose,
• d’une part sur le fait de retenir le plus longtemps possible les utilisateurs en ligne, d’où une sur-consommation de vidéos en streaming, l’usage le plus énergivore ;
• d’autre part sur la collecte et le traitement d’un maximum de données personnelles, d’où la mise en place de gigantesques data-centers et d’algorithmes brassant ces « Big-Data ».

→ Proposition d’action : sensibiliser, à travers des programmes de formation, aux effets addictifs des plateformes, et accompagner le public à la mise en place d’outils destinés à limiter la collecte des données personnelles.

À la production

La longévité d’un appareil est inversement proportionnelle à l’impact environnemental lié à sa production et à son élimination (extraction de métaux rares, pollution, émissions de CO2 et consommation d’énergie).

La longévité potentielle dépend des caractéristiques de l’appareil (performances, réparabilité).
Elle peut-être nettement accrue par l’usage du système d’exploitation libre GNU/Linux car celui-ci est moins gourmand en ressources que Windows®. Ainsi un appareil ancien peut continuer à être utilisé efficacement avec un système GNU/Linux à jour, tandis qu’il ne peut plus fonctionner ni avec le système Windows® d’origine (devenu obsolète), ni avec un Windows® récent qu’il ne supportera pas.

Sa longévité réelle dépend des comportements des utilisateurs, notamment s’ils renouvellent leur matériel prématurément parce qu’influencés par les messages publicitaires. Elle dépend également de l’offre de services de réparation et de réhabilitation.

→ Proposition d’action : établir des points de collectes du matériel, subventionner des ateliers de réparation et de reconditionnement des appareils, utilisant pour cela des logiciels libres.